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Festival Bach en Combrailles 2008… Une histoire de famille !
Quoi de plus naturel, quand on fête son anniversaire, que de rassembler sa famille, ses amis ? C’est ce que ne devait pas manquer de faire le bon Jean-Sébastien, toujours prompt à s’attabler autour d’un plantureux repas et à faire de la musique entre gens de bonne compagnie. Alors, tout naturellement, c’est le thème qu’ont retenu les organisateurs du festival pour sa dixième édition : Bach, sa famille, ses amis. Sa famille, ce sont d’abord les fils aînés, surtout Carl Philipp Emanuel et Wilhelm Friedemann ; ses amis, Telemann bien sûr, Hasse, mais aussi ceux qui auraient pu le devenir si les hasards de la vie en avaient décidé autrement, Haendel et, pourquoi pas, Vivaldi, qu’il admirait tant. Alors ce dixième anniversaire, que nous réserve-t-il ?
Toute jeune et déjà quel talent !
Dans le cadre des traditionnelles auditions quotidiennes, c’est une toute jeune organiste qui touche la première le magnifique orgue de Pontaumur, réplique de celui d’Arnstadt. Anastasie a 10 ans, l’âge du festival !

Gilles Cantagrel, lui, n’en est pas à son premier Bach en Combrailles et ses présentations de concerts sont toujours aussi attendues. Cette année, il nous brosse en deux conférences venant encadrer l’ensemble des concerts, l’ « avant-Bach » et l’ « après-Bach ». L’ « avant-Bach », c’est surtout la lignée du musicien, le clan, qui se réunit chaque année, souvent à Erfurt, pour parler métier et faire de la musique. Occasion aussi pour le conférencier d’évoquer la terre des aïeux, la Thuringe, dont les vallons sombrement verdoyants rappellent indéniablement les Combrailles ; le poids de Luther dans la pensée allemande et l’importance du choral luthérien qui éloigne le diable et met l’être en relation avec Dieu. Belle transition – et magnifique surprise – concoctée par Gilles Cantagrel avec la complicité de l’organiste Helga Schauerte : il nous est donné d’écouter la fameuse Fantaisie pour orgue BWV 1128, tout récemment découverte à Halle, dans son intégralité mais aussi « décortiquée » pour en faire ressortir tous les symboles religieux. Et beaucoup d’auditeurs de s’étonner qu’une simple Fantaisie pût en contenir autant. C’est ça, Bach !
Le voyage à Dresde
Le concert de Jérôme Correas et de ses Paladins, joliment intitulé Le voyage à Dresde, évoque l’ami Hasse, celui-là même qui était venu rendre visite à Jean-Sébastien à Leipzig, accompagné de son épouse, la mezzo-soprano Faustina Bordoni qui dut faire sensation. L’étonnant motet Alta nubes illustrata dont l’alléluia final s’abîme en un vertigineux déferlement de vocalises lui était-il destiné ? A moins qu’il ne le fût plus simplement à une jeune fille particulièrement douée d’un ospedale vénitien ? Toujours est-il que l’excellente Isabelle Poulenard aurait pu être, ce soir-là, aussi bien l’une que l’autre. Concert magnifiquement composé qui mit en regard des œuvres de Hasse l’une des deux seules cantates en italien attribuées à Bach, Non sa che sia dolore. Belle évocation aussi que cette brillante cour de Dresde, dotée, avec ses cinquante musiciens, du plus fameux orchestre au monde et d’un célèbre opéra où Jean-Sébastien et Wilhelm Friedemann aimaient à se rendre pour y écouter « les jolies chansonnettes ».


Chazeron, un artiste, un violoncelle
Concert intimiste, le lendemain, au château de Chazeron où nous découvrons l’étonnant violoncelliste Roel Dieltiens, étonnant non par la blessure qu’il s’est faite au pouce gauche en cuisinant chez lui et qui ne semble nullement le gêner, mais par la richesse de sa personnalité et la sensibilité de son jeu. On ne se lasse jamais de pénétrer dans l’univers des Suites pour violoncelle seul, ici celles en sol majeur et do majeur, surtout quand l’interprète sait, comme Roel Dieltiens, en faire ressortir les affects de manière aussi limpide. Et tout cela s’harmonise parfaitement avec la page du programme ornée de dessins intitulés Expression des passions. On reconnaît là la patte d’Emmanuelle Ayrton à qui l’on doit le très beau livret-programme dont le festival peut à juste titre s’enorgueillir.


Condat en Combrailles,
lieu du 1er concert du 1er festival Bach, en 1999 !
Le concert de Wolfgang Glüxam et la présentation qu’en fait Gilles Cantagrel évoquent la fameuse énigme du thema regium. Ce motif au relief si bachien est-il de Frédéric II ? Sûrement pas. On pense davantage à Carl Philipp Emanuel, le « bon fils », qui écrit par ailleurs : « C’est un préjugé de penser que le niveau d’un instrumentiste à clavier consiste en la seule rapidité ». Comme cette vérité garde aujourd’hui toute son actualité ! En tout cas, Wolfgang Glüxam la fait sienne, pour notre plus grand bonheur, particulièrement dans la Partita n°2 en do mineur, BWV 826. Et Carl Philipp d’ajouter, toujours à propos du musicien trop rapide, qu’ « il surprend l’oreille sans lui plaire et endort l’intelligence… » Pas de doute, la nôtre est bien restée en éveil.
A Giat, les deux complices, Gordan et Patrick
Elle le resta encore, ô combien, à l’écoute du violoniste Gordan Nikolitch et de Patrick Ayrton, directeur artistique du festival mais aussi chef d’orchestre, organiste et, ici, remarquable claveciniste. Rarement duo fut davantage en symbiose que dans ces pièces pour violon et clavecin, toutes de Bach. Alors point d’amis de Jean-Sébastien pour ce concert ? Mais si ! Les premiers interprètes de ces Sonates et fugues furent sans doute Pisendel, célèbre violoniste à la cour de Dresde que Bach avait bien connu à Weimar, et Joseph Spiess, son premier violon à la cour de Coethen. Jean-Sébastien devait bien être son ami puisqu’il fut parrain d’un de ses fils. Gordan Nikolitch nous dit toute l’émotion qu’il éprouve à jouer pour la première fois la Fugue en sol mineur BWV 1026, oui, certes, d’authenticité contestée, mais pour Patrick Ayrton qui l’a travaillée en profondeur, elle ne peut être que de Jean-Sébastien ! Bonne idée, enfin, de nous offrir la Sonate en sol majeur BWV 1019 sous forme d’un « patchwork » élaboré à partir des trois versions que nous en a laissées Bach. On gardera le souvenir de l’Allegro pour clavecin seul, surgissant au milieu de la Sonate, « plein de rythme et de cocasserie », comme le dit Patrick Ayrton.



Cordes, claviers et… une voix inattendue soulèvent l’enthousiasme du public à Bromont Lamothe
Cette fois, pas d’amis pour notre Jean-Sébastien dans ce concert de Roel Dieltiens avec son Ensemble Explorations consacré à cinq Sonates pour violoncelle de Vivaldi. Certes, Bach connaît parfaitement la musique du Prete rosso, il en a fait des copies, des transcriptions, mais les deux hommes ne se sont jamais rencontrés. Vivaldi rêvait d’aller à Dresde et, comme se plaît à le souligner Gilles Cantagrel, s’il s’y était rendu, peut-être aurait-il rencontré Bach et la face du monde musical en eût été changée… Etonnante Sonate en la mineur RV 44 offrant à Jurgen De Bruyn, guitare et luth, l’occasion de se lancer, sans crier gare et avec une belle voix d’alto, dans une Tarentelle inattendue. Concert salué par un tonnerre d’applaudissements. Assurément, l’un des plus vifs succès de ce festival.
La colline de Miremont, encore et toujours
Harmonie des lieux et des sons dans la belle et sobre église de Miremont, modeste par ses dimensions mais fière sur sa colline, battue par la pluie au début du concert, baignée de soleil à la fin. Ainsi des Sonates pour violon et clavecin de Jean-Sébastien et des Rondeaux de Carl Philipp Emanuel : maîtrise de l’harmonie et du contrepoint, infinie variété des passions humaines. Entre les deux musiciens, des continuités comme des ruptures. Même si les recueils de Carl Philipp s’adressent autant aux amateurs qu’aux connaisseurs, il faut cependant toute la rigueur et la sensibilité d’un Pascal Dubreuil au clavecin et toute l’émotion savamment maîtrisée d’une Rachael Beesley au violon pour appréhender ce qui unit le père et le fils et ce qui les sépare.



Honneur cette fois, à la tribune de l’église de Pontaumur, au parrain de Carl Philipp Emanuel, au grand ami de Jean-Sébastien, Georg Philipp Telemann, dans un programme de cantates – trop rarement jouées en France – offrant à l’excellent Jean-François Madeuf l’occasion de nous donner la pleine mesure de son talent à la trompette et au cor naturels.
Avec l’Ensemble Laterna Magica, nous entrons dans l’univers des transcriptions, ici celles que réalisa Haendel à partir de son Rinaldo et de son Giulio Cesare, en version de chambre, pour les exécuter à la cour de la reine Anne. Haendel, lui aussi, aurait pu être l’ami… Mais ces jumeaux de l’Histoire, comme les appelle Gilles Cantagrel, nés à quatre semaines d’intervalle et à moins de cent kilomètres de distance, se sont toujours manqués. Les flûtistes Laura Pok et Nathalie Houtman, elles, n’ont pas manqué leur public.
 
Retrouvailles avec Amarcord à Herment
Les chanteurs d’Amarcord sont à l’aise dans la vaste église d’Herment. Ils connaissent bien les lieux. Tous issus du célèbre Thomanerchor de Leipzig, ils font, depuis leurs débuts, les beaux soirs de Bach en Combrailles. Mais entre-temps, ils sont devenus l’un des ensembles vocaux les plus célèbres de la scène internationale. Ils nous reviennent cette année dans un programme très polyglotte de madrigaux de la Renaissance, tantôt badins, tantôt galants, voire coquins, donc bien dans leurs cordes. Mais c’est avec Der Jenaischer Wein- und Bierrufer, ce crieur de vin et de bière, que leur talent explose. Le jeu subtil des mimiques ferait presque oublier la virtuosité des voix et le travail énorme qu’elle réclame. Merci à Amarcord et à Patrick Ayrton de nous avoir déniché ce savoureux Singspiel, très peu joué en France, pas davantage en Allemagne, et que l’on doit à Johann Nikolaus Bach – la famille toujours ! – , fils aîné du grand Johann Christoph d’Eisenach dont Jean-Sébastien, son cousin, disait avec respect qu’il était ein profunder Componist. Son fils donc, organiste à Iéna, y a passé toute sa longue existence et, dans cette pièce, rend hommage à sa ville avec cette franche dilection que nourrissait depuis toujours le clan des Bach pour le parler dru. Tout cela pour notre plus grand plaisir !

 
L’orgue de Pontaumur accueille un grand organiste, de jeunes organistes et des stagiaires de l’Académie
Bach en Combrailles, c’est avant tout l’orgue, le très bel instrument construit en 2003 par le facteur François Delhumeau et que Gérard Thiallier, infatigable, fait visiter chaque année à plus de deux mille personnes. Aujourd’hui à la console, Jean-Charles Ablitzer, grand connaisseur de la musique baroque allemande. Occasion, cette fois, d’évoquer Wilhelm Friedemann, le fils préféré, sur lequel Jean-Sébastien a reporté toute l’affection que son père, trop tôt disparu, n’avait pas eu le temps de lui prodiguer. Le jeu tout en finesse et très expressif de Jean-Charles Ablitzer, même s’il fait ressortir l’abîme qui sépare le père du fils, rend ces fugues de Friedemann particulièrement attachantes. Mais c’est surtout l’éblouissante interprétation de la Passacaille de Jean-Sébastien dont nous garderons longtemps le souvenir.

Evénement toujours attendu que cette audition consacrée aux « finalistes » de la troisième Académie d’orgue de Pontaumur, dirigée par Helga Schauerte dont le sens pédagogique fait merveille. Bernadette Borg, Marie Joly, Jean-Jacques Prévost, Bernard Tillie et Pierre Verney, une fois le trac surmonté, s’en sont donné à cœur joie dans le répertoire des « quatre B », Bach, Boehm, Bruhns et Buxtehude.

D’autres organistes se succédèrent quotidiennement à la tribune, rassemblant chaque fois plus de 200 personnes : Eric Letzelter qui fut élève de Jean-Charles Ablitzer, Julia Tamminen, originaire de Minsk et qui étudie l’orgue à Helsinki, Elise Léonard, brillante interprète de la Passacaille de Buxtehude, Lorenzo Feder qui se perfectionne à La Haye auprès de Ton Koopman et de Patrick Ayrton. Que du beau monde !
Gilles Cantagrel fait revivre la famille Bach dans son intimité
On l’attendait un peu au coin du bois, notre conférencier préféré, mué – pas muet, non ! – en récitant, dans un programme dont il est l’auteur et tout naturellement intitulé Bach en famille. On l’aura compris, il s’agissait pour Gilles Cantagrel de faire oublier l’image un peu scrogneugneu qu’ont du Cantor ceux qui n’en connaissent que le tableau compassé d’Haussmann. Et quelle meilleure recette pour cela que d’ouvrir ce Petit Livre pour Anna Magdalena Bach, entamé en 1725 et qui, sur une vingtaine d’années, égrène en pages musicales variées, les joies et les peines de la famille. Emotion, avec le Bist du bei mir qui vous arrache des larmes ; pur divertissement, avec les Pensées édifiantes d’un fumeur de tabac ; dévotion enfin, avec le choral Dir, Dir, Jehovah, que l’on devait sans doute entonner à la prière du soir ; autant de pièces qui nous font pénétrer dans l’intimité de la maison des Bach. Comme pour nous y installer davantage encore, Gilles Cantagrel agrémente ce florilège musical de lettres, toutes très belles, le plus souvent de Jean-Sébastien lui-même. S’y expriment les soucis de tous les jours, les enfants qui grandissent et qu’il va falloir inscrire à l’université ; plus prosaïque encore, cette affaire de tonneau de vin, envoyé à grands frais par le bon cousin de Schweinfurt et qui, décidément, avec les taxes et les avaries, revient bien trop cher pour un cadeau. Gilles Cantagrel jubile, il est dans son élément, mais on sent bien aussi que ces textes et ces musiques, qu’il connaît cependant par cœur, l’émeuvent comme s’il venait de les découvrir. Souffle d’émotion communicative qui parcourt l’église de Villosanges pleine à craquer et où personne, ce soir-là, n’aurait cédé sa place. Mais cela ne s’improvise pas et il aura fallu aussi tout le travail discret, minutieux et efficace du claveciniste Pascal Dubreuil, avec la complicité du récitant, pour faire de cette page l’une des plus belles du festival.


Le festival c’est aussi la peinture !
Profitons de quelques heures laissées libres dans la grille bien remplie de Bach en Combrailles pour nous rendre à la Maison du festival où Jacques Reverdy expose ses toiles, nous invitant à réfléchir sur les passerelles entre peinture et musique. L’artiste est affable, pédagogue en diable, sait exprimer ses émotions et les faire partager. Le public, attentif, à l’évidence capte les messages.
Magnificat, que dire de plus pour la clôture ?
Mais c’est bientôt le concert de clôture. La foule se presse aux abords de l’église, encore le temps d’engager une brève conversation avec quelques membres de la Neue Bachgesellschaft dont on a fait connaissance l’année dernière et qu’on a plaisir à retrouver. C’est vrai qu’ils sont de plus en plus nombreux, à Pontaumur et ailleurs, et cela crée des liens, voire des amitiés qui franchissent le cap des années.
Arie van Beek, aux commandes de l’Orchestre d’Auvergne, attaque une Sinfonia de Wilhelm Friedemann, toute de fraîcheur et d’inventions. Mais c’est pour mieux nous précipiter ensuite dans l’univers bachien avec la cantate BWV 60, O Ewigkeit, du Donnerwort (Ô éternité, ô parole foudroyante !) Effroi du chrétien devant la mort. Inoubliable dialogue entre la Crainte – poignante voix d’alto d’Aurore Hugolin – et l’Espérance, incarnée par la voix de ténor chaude et rassurante de Jérôme Billy, toutes deux superbement révélées par le hautbois d’amour et le violon qui se répondent, jusqu’à l’arrivée réconfortante de la voix de basse, celle du Christ bien sûr, qui prend le relais de l’Espérance dans un remarquable Selig sind die Toten, cadeau du merveilleux Stephan Imboden.
Changement de lumière, de langue, d’affects, bref, de tout, avec ce Magnificat venant joyeusement clôturer le concert et le festival. On retiendra l’émouvant Quia respexit de Marie-Bénédicte Souquet, prélude au chœur Omnes Generationes enchaîné sans transition, comme il se doit, par l’Ensemble Orlando de Fribourg que nous connaissons bien à Pontaumur.




En repensant à ce concert, son début et sa fin, comment ne pas imaginer le jeune Friedemann émerveillé, accompagnant son père à la première audition du Magnificat, à Leipzig, en ce jour de Noël 1723… La boucle est bouclée. Friedemann sort de l’église. L’équipe des bénévoles déménage les clavecins, Patrick Ayrton salue les musiciens, Gilles Cantagrel s’entretient avec des personnalités, Monique Labasse fait les comptes, Didier Avond, qui a l’œil à tout, éteint une dernière fois les lumières, Pascal Chassaing, le président, et tous les autres – une formidable équipe, il faut le dire – descendent une ultime fois le rude escalier de l’église avec la sérénité de la mission accomplie.
Philippe Lesage
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