Les Sonates en trio de Buxtehude I Les Tiùbres

Le voyage auquel nous vous invitons n’est pas sans danger ! D’abord, il vous faudra marcher, et marcher pendant des jours et des jours, jusqu’à parcourir à pied 400 km ! À l’arrivée, peut-être vous proposera-t-on, nous dit la légende, d’épouser une jeune personne qui, bien que fille d’un des plus illustres musiciens d’Allemagne du Nord, était particulièrement laide… Ou peut-être entendrez-vous à votre retour des remarques acerbes sur vos aptitudes de compositeur, par exemple venant des autorités de la ville d’Arnstadt se plaignant que vous fassiez depuis ce voyage “ d’étonnantes variations dans [vos] chorals, que [vous] y [mêliez] des accords étranges, de telle sorte que la communauté en était fort troublée.”

C’est exactement ce qui arriva au jeune Johann Sebastian Bach qui, âgé de vingt ans, demanda à la ville d’Arnstadt, où il était organiste, un congé de quatre semaines afin de se rendre à Lübeck rencontrer le célèbre organiste Dietrich Buxtehude. Il y resta, accueilli chez Buxtehude, finalement… quatre mois ! Il faut dire que Buxtehude bénéficiait, en tant qu’organiste et compositeur, d’une aura exceptionnelle, rehaussée du prestige acquis par ses Abendmusiken, des concerts spirituels institués par son beau-père, auxquelles il donna un retentissement croissant et un véritable faste au cours des quarante années qu’il passa à Lübeck.

Bach comme Buxtehude ont énormément écrit, mais très peu publié. C’est dire le soin qu’ils ont dû apporter aux œuvres qu’ils firent imprimer ! Curieusement et en comparaison de la quantité d’œuvres pour orgue qu’il écrivit, ou de ses œuvres grandioses destinées notamment aux Abendmusiken, les Opus 1 et 2 de Buxtehude sont consacrés à des sonates pour un tout petit effectif, composé d’un violon, d’une viole de gambe et d’un clavecin, dans une écriture en trio où violon et viole dialoguent sur la basse continue réalisée au clavecin seul. Mais ces sonates peuvent véritablement être comptées parmi les chefs-d’œuvre du compositeur. Elles sont aussi de parfaits exemples du ‘stylus fantasticus’ : leurs nombreux mouvements s’enchaînent dans une dynamique purement baroque, passant sans arrêt d’un affect à l’autre, de sections extrêmement virtuoses à des chromatismes déchirants de lenteur, d’une écriture à trois parties à des solos, … Mais derrière ce style imprévisible, on peut déceler un plan soigné et une grande unité.

Parmi son importante œuvre de musique de chambre, la sonate en trio habituelle à l’époque baroque (deux instruments de dessus accompagnés par la basse continue jouée par une basse d’archet et le clavecin) est peu présente dans l’œuvre de Bach. On trouve toutefois chez lui de nombreuses sonates en trio dans l’écriture, exécutées par deux instruments : un instrument mélodique (violon, flûte ou viole de gambe) et le clavecin que l’on dit obligé, dont la main droite prend le rôle d’un des instruments de dessus de la forme traditionnelle. Mais le passage de l’un à l’autre n’était pas hermétique ! Par exemple, Bach écrivit d’abord la sonate BWV 1039, pour deux traversos et basse continue, puis il l’a transcrite pour viole de gambe et clavecin obligé. C’est une nouvelle transcription que nous vous proposons, où le clavecin reprend la partie de basse continue de la sonate pour deux flûtes, alors que la viole et le violon se partagent les deux parties de dessus. Quant à la troisième sonate pour viole et clavecin obligé BWV 1029, elle doit être elle aussi issue d’une pièce perdue. Nous avons choisi de la traiter de la même manière.

On retrouve donc ici l’instrumentation des sonates de Buxtehude, instrumentation qui a joui d’un beau succès en Allemagne au XVIIe et XVIIIe. Gageons qu’elle apportera un bel éclairage à ces œuvres que nous avons tous déjà entendues de nombreuses fois, et qu’elle rendra plus audibles ces liens avec l’écriture de Buxtehude, dont la communauté d’Arnstadt fut si troublée !