Concert d'ouverture I Le Banquet Céleste

Bach capture l’éternité en maîtrisant le drame et le paradoxe. Face à trois cantates composées pour célébrer ce mystère qu’est la Trinité – l’incarnation de Dieu en trois entités –, séparées par des pièces pour orgue, tout appelle à l’harmonie et l’homogénéité… mais nous sommes à l’époque baroque et dans le temps des hommes : la trinité sacrée et la perfection ne sont pas de ce monde ; la binarité, la confrontation voire la dialectique, si.

Dans la cantate BWV 47 Wer siche selbst erhöhet, der soll erniedriget werden composée en 1726, rigueur et sobriété sont de mise : un récitatif aux allures de sermon en est le sommet, encadré symétriquement par un air et un chœur. Étonnamment, le Prélude en do m BWV 546 composé quatre ans après la cantate et qui sera ici joué avant, en reprend certes le matériau initial mais dans une esthétique complètement différente : au dynamisme régulier succède l’expressivité languissante, les frottements et une mélodie poignante écrite en triolets qui annoncent déjà l’ouverture de la Passion selon St-Matthieu.

La cantate BWV 60 O Ewigkeit, du Donnerwort (1723) est une incursion au cœur de l’intime avec son dialogue entre La Peur (face à la mort) et L’Espoir (face à l’éternité), deux entités abstraites exprimant pourtant des sentiments humains. Sans réels chœurs ni solistes, cette cantate pudique laisse émerger des moments de grande intensité.

Une respiration est la bienvenue avec la pièce suivante pour orgue, Vater unser im Himmelreich BWV 682 (composée en 1739) pleine d’ornementations virtuoses aux deux mains soutenues par un pédalier implacable, offrant à la pièce un caractère à la fois sautillant et tourmenté.

Enfin, la cantate BWV 78 Jesu, der du meine Seele (1724) contraste par son expressivité mélodique et harmonique, sa longueur et son rythme haletant : les instruments changent selon les numéros, le style d’écriture aussi, et les voix qui se confrontaient dans les deux premières cantates s’entrelacent ici. La Passacaille et Fugue en do mineur BWV 582 qui clôt ce concert est l’exact équivalent à l’orgue de la cantate BWV 78 : long, expressif, à la fois rigoureux et déchirant, habité par les trois couches sonores de l’orgue, il effectue la synthèse du paradoxe entre avancée tragique et digressions virtuoses.

Pour finir, regardons les textes : de l’antithétique « Quiconque s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé. », exhortation à l’humilité, nous surmontons le poids des péchés et la peur de la mort pour arriver au dernier mot de la cantate BWV 78 : « Éternité » (Ewigkeit).