Intégrale des Suites pour violoncelle I Elena Andreyev

« Partager un paysage »

Lorsque l’on commence le violoncelle – quand ce n’est pas justement la raison pour laquelle on aura choisi cet instrument, peu de temps se passe avant qu’on entende parler des suites de Johann Sebastian Bach. Au cours de leur apprentissage, les jeunes violoncellistes attendront plus ou moins patiemment de pouvoir se mesurer à cette partition – sans doute pratiqueront-ils en cachette quelque prélude, bourrée ou gigue, pour les jouer triomphalement un jour à leur professeur horrifié et attendri  : c’est le début d’une longue route de plaisirs et de doutes, de risques, de découvertes, de ratages, de beaux vertiges et de chutes dont on se relève toujours, avec à chaque fois plus d’appétit, de courage et d’entrain.

N’est-ce pas un terrain extraordinaire, une idée bien exaltante que cette somme de musique pour un instrumentiste seul, partagée par tant de doigts, de mains, de corps, d’esprits – par tant de violoncellistes ?

Une partition, paysage qui s’offre au regard – invitant chacun et tous ceux qui l’abordent à plus de connaissance, plus de liberté, d’âme et de vivacité – frappant paradoxe de ce qui est écrit et pourtant varie sans fin, de ce que l’on regarde seul et que l’on est tant à voir.

C’est sans aucun doute l’idée de cette solitude partagée, celle d’un regard singulier posé sur un paysage commun, qui m’a permis d’envisager cet enregistrement puis encouragée à le faire. Planter, en ces temps environnementalistes, un bosquet de suites.

Si l’on sait que les six suites BWV 1007 à 1012 furent écrites pour violoncelle, on ne peut pas dire avec précision ce que désignait ce terme à l’époque de Bach : le bel instrument que l’on connaît aujourd’hui cache une forêt de cousins et cousines allant du « gros violon» tenu à l’épaule à la  « petite basse » posée par terre.

La partition nous livre quelques pistes : celle de leur écriture si différente des pièces pour violon d’une part (plus « physique », plus « terrienne » – pour aller un peu trop vite) et leur intéressante succession de l’autre : les trois premières sollicitant l’instrument à l’intérieur de ses limites, la quatrième en mi bémol, qui les exténue, la cinquième qui les questionne en changeant l’accord du violoncelle et la sixième qui les excède, en ajoutant insolemment une corde aigüe à l’instrument pour visiter des territoires inaccessibles : le violoncelle était en pleine expérimentation, en pleine mutation, en plein apprentissage de lui-même.

Les enregistrer sur un même instrument (à l’exception de la sixième sur un violoncelle à cinq cordes, tel que l’indique la partition), copie d’un Stradivarius du début du XVIIIe siècle et tout à fait semblable au violoncelle que nous connaissons m’a paru cependant être le choix le plus cohérent, le plus à même de traduire aujourd’hui le long compagnonnage avec cette partition, infusé tant des années d’apprentissage en « moderne » que de celles du « désapprentissage » sur cordes en boyaux : m’inscrire dans une certaine continuité sans pour autant perdre tout espoir de retrouver quelques échos perdus de ces voix  rêvées, expérimentées, mouvantes et innovantes d’il y a tout juste trois cents ans – et garder aussi de l’ouvrage pour les années à venir. Elena Andreyev

Elena Andreyev

Diplômée du conservatoire Tchaïkovski de Moscou et titulaire d’un Premier Prix au CNSM de Paris dans la classe de Christophe Coin, Elena Andreyev pratique de façon parallèle le violoncelle baroque et le violoncelle moderne. Membre des Arts Florissants et des Ambassadeurs, elle se produit en récital ainsi qu’en formation de chambre avec divers ensembles, s:i.c., pour la musique contemporaine, le trio Anpapié, et Ground Floor, ensemble dédié à la basse continue dans le répertoire baroque. Elle collabore avec de nombreux compositeurs, (Sextuor, Commentaires et Entre Chien et Loup de Georges Aperghis, Forever Valley de Gérard Pesson) et s’intéresse à des formes expérimentales, avec le groupe Wandelweiser de Berlin, Giovanna Marini (La Bague Magique) Fred Frith (Landing, Setaccio) ou plus récemment Antonin Tri Hoang (Disparitions).

Elle est dédicataire de pièces pour violoncelle seul de Georges Aperghis et de Gérard Pesson. Entre 2014 et 2016 elle enregistre les Six Suites de Jean Sébastien Bach pour le label Son an Ero, enregistrement remarqué et récompensé d’un ***** de Classica. Elena Andreyev enseigne le violoncelle baroque au conservatoire du 7e à Paris.